Dans un contexte marqué par des tensions géopolitiques persistantes, une pression réglementaire accrue autour des impératifs d’écoresponsabilité et une transformation radicale portée par l’IA, qui replace la donnée et la digitalisation au cœur des stratégies l’industrie de la mode aborde 2026 avec la nécessité de repenser en profondeur ses modèles. Cette transformation, déjà amorcée, impose aux marques d’intégrer leurs données et de revisiter les modèles économiques en s’appuyant sur des approches circulaires, de rendre leurs chaînes de production plus flexibles et proches des marchés, d’adapter leurs stratégies de distribution à une complexité croissante et des réseaux toujours plus fragmentés, tout en alignant leur gouvernance sur des standards renforcés de transparence et de durabilité.
Lectra, leader des solutions d’intelligence industrielle pour l’industrie de la mode, identifie les 5 tendances structurantes qui redéfiniront les priorités stratégiques des acteurs du secteur en 2026, entre adaptation, innovation et nouveaux leviers de compétitivité.
Les 5 grandes tendances de la mode à surveiller en 2026 :
1. Digitalisation et technologies 4.0 : de l’option à la nécessité
La digitalisation n’est plus perçue comme une option, mais comme une condition de survie. En témoigne la prise de conscience de l’importance de la data dans la chaine de valeur de la mode, accélérée par l’adoption de l’IA, bien que de manière inégale selon les régions et selon la taille des acteurs. L’IA touche désormais tous les métiers de la mode : de la création à la production, en passant par la collaboration, la traçabilité et le marketing. Elle intervient à plusieurs niveaux : recherche et collecte de données pour alimenter les modèles, traitement automatique (catégorisation, classification), et génération de contenu (texte, image, marketing). Ces usages transforment les processus sans remplacer les stylistes, mais en redéfinissant leur rôle dans un écosystème plus digitalisé.
Une tendance forte est le Agentic Shopping, qui transforme l’expérience client et les règles de visibilité pour les marques et les retailers. Même si les moteurs de recherche traditionnels restent dominants avec des stratégies SEO/SEA, le paid advertising montre ses limites (coûts élevés, érosion du retour sur investissement). Progressivement, ces approches pourraient céder la place au GEO (Generative Engine Optimization), qui consiste à rendre les données produits plus riches, contextualisées et accessibles aux agents IA. Un contenu structuré et lisible par ces systèmes devient un levier de compétitivité incontournable, remettant la donnée au cœur des stratégies gagnantes. Pour exister dans ces nouveaux environnements digitaux, les marques sont amenées à enrichir leurs métadonnées et à garantir la traçabilité. Ne pas être digitalisé, c’est prendre le risque de disparaître : la donnée devient un levier de compétitivité centrale.
Face à ces ruptures technologiques, les entreprises cherchent à comprendre comment moderniser leurs process, réduire leur dépendance au contexte géopolitique et construire de nouveaux avantages compétitifs reposant sur la technologie et la donnée.
2. Reconfiguration des chaînes d’approvisionnement : une redistribution mondiale
Les tensions commerciales et les droits de douane entre les États-Unis et la Chine accélèrent une tendance déjà amorcée depuis dix ans : la diversification des hubs de production. Les marques, en particulier celles basées aux États-Unis ou distribuant sur le marché américain, cherchent à réduire leur dépendance à la Chine, qui reste pourtant un acteur majeur avec plus de 20 % des parts de marché dans les importations de vêtements aux États-Unis (Source : OTEXA). Le Vietnam et le Bangladesh s’imposent comme des hubs stratégiques, tandis que l’Inde recule en raison des taxes importantes imposées par les États-Unis. De leur côté, le Cambodge et l’Indonésie ont bénéficié d’une forte croissance des commandes, qu’ils peinent aujourd’hui à satisfaire avec leurs capacités actuelles.
Cette redistribution est complexe : absence de relations fournisseurs établies, investissements importants, capacités industrielles irrégulières. Les acteurs ayant déjà anticipé ces mouvements tirent aujourd’hui leur épingle du jeu, tandis que les exigences européennes en matière de transparence renforcent la nécessité d’investir dans la digitalisation, la traçabilité et l’automatisation. L’IA joue un rôle clé pour aider les entreprises à piloter cette transition, en optimisant les processus et en renforçant leur agilité. Désormais, ces investissements ne relèvent plus d’un avantage compétitif, mais d’un prérequis pour continuer à servir certains marchés.
3. La balance prix-valeur : un arbitrage qui redéfinit la consommation
Si le prix reste un critère déterminant, il va désormais de pair avec la valeur perçue des produits. Le ralentissement du luxe en est une illustration : après une forte hausse des prix, le secteur n’a pas su justifier la valeur intrinsèque des articles face aux scandales de sous-traitance, au manque de transparence et aux problèmes de qualité. Pour les marques occidentales, rivaliser sur les taxes des acteurs de l’ultra fast fashion est un combat impossible, car elles ne jouent pas selon les mêmes règles. L’enjeu est donc de renforcer la perception de valeur par la qualité, la transparence et l’engagement, plutôt que de céder à la guerre des prix.
Cette tension ne conduit pas à des stratégies hybrides, mais à une refonte des assortiments et des politiques de prix. Les marques mid-market et premium ont donc ajusté leur mix : plus de produits à forte valeur ajoutée, moins de promotions. Une stratégie gagnante : selon McKinsey (State of Fashion), ce sont ces marques qui ont généré le plus de valeur en 2025. 4. Durabilité et conformité réglementaire : un impératif stratégique
La durabilité n’est plus un choix stratégique, mais une exigence incontournable pour l’ensemble des acteurs de la mode. L’Europe, à l’instar de la France, pionnière sur ces sujets, s’apprête à imposer des standards stricts en matière de traçabilité et d’affichage environnemental, avec des dispositifs comme l’éco-score et le Digital Product Passport actuellement en discussion au niveau européen. Ces normes visent à informer le consommateur et à garantir la transparence, mais leur mise en œuvre reste complexe : critères divergents entre approches française et européenne, et un système de notation “par défaut” pour les marques qui ne peuvent fournir toutes les données. Ce mécanisme met sur le même plan des géants de l’ultra fast fashion, qui refusent volontairement de communiquer, et des petites marques vertueuses mais limitées par leurs moyens opérationnels. À titre d’illustration, le prix moyen d’un article dans l’ultra fast fashion est d’environ 9 €, soit trois fois moins que dans le mid-market (source : IFM). Cette distorsion accentue l’urgence de réaffirmer la valeur, au-delà du prix.
Pour les sous-traitants, la conformité devient un levier d’attractivité : au Bangladesh, par exemple, l’association textile BGMEA investit dans des systèmes de traçabilité pour rester attractif.
Sans données fiables, les efforts RSE restent invisibles : la technologie devient essentielle pour concilier durabilité et performance. Dans un contexte où la pression réglementaire augmente, les marques cherchent également à comprendre comment les nouvelles technologies, et plus particulièrement l’IA, peuvent devenir un atout stratégique pour gagner en efficacité, en transparence et en compétitivité. Une solution innovante comme TextileGenesis vérifie l’authenticité et la durabilité des matières en utilisant l’attribution de jetons gérée par l’intelligence artificielle.
5. Seconde main et nouveaux business models : la révolution silencieuse
Le marché de la seconde main poursuit sa croissance et devrait progresser deux à trois fois plus vite que le marché du neuf entre 2025 et 2027 (source State of Fashion 2026), porté par la recherche d’un meilleur rapport prix-valeur dans un contexte de pouvoir d’achat fragilisé, qui impacte particulièrement les catégories “non essentielles” comme l’habillement. Des plateformes comme Vinted en Europe ou The RealReal aux États-Unis illustrent cette dynamique, tandis que les marques intègrent de plus en plus la revente dans leurs modèles pour prolonger le cycle de vie des produits. Les modèles circulaires tels que l’upcycling et le recycling se heurtent quant à eux à des problématiques de qualité et de traçabilité des matières premières, qui entravent leur remise en production. L’industrie de la mode mettant en avant un besoin d’investissement en technologie et soutien des innovations dans le domaine du textile pour permettre la mise à l’échelle de ces modèles.
À court terme, la meilleure solution reste de produire mieux, éviter les surstocks et optimiser la distribution, avec des collections ajustées et une stratégie omnicanale robuste.
Ces cinq tendances confirment l’entrée du secteur dans une phase de transformation systémique où performance économique, maîtrise du risque et responsabilité environnementale sont désormais indissociables, une logique que l’on peut qualifier d’“éconogie”, alliant économie et écologie pour définir les nouveaux standards de compétitivité. En 2026, les marques capables d’investir dans la traçabilité, la digitalisation et l’optimisation de leur chaîne de valeur seront celles qui tireront leur épingle du jeu sur un marché mondial fragmenté, plus exigeant et plus volatil.
Plus qu’une contrainte, cette mutation représente une opportunité pour les acteurs prêts à s’adapter. Le mot le plus utilisé par les dirigeants de la mode pour décrire l’industrie n’est plus “incertitude”, mais “challenging” : les changements permanents sont désormais la norme. Si 45 % anticipent une détérioration des conditions de marché, 25 % estiment qu’elles seront meilleures en 2026 (source : State of Fashion 2026). Dans un monde où l’incertitude devient permanente, les entreprises ne devraient pas attendre pour moderniser leurs opérations, revoir leurs process et construire un business model résilient capable d’absorber les chocs successifs. Les acteurs déjà en mouvement font de cette complexité un levier pour bâtir des entreprises plus résilientes, plus durables et plus alignées avec les attentes d’un consommateur en quête de sens et de valeur. et mieux différenciées face à une concurrence globale intensifiée.